jeudi 12 février 2009

AVIS DE TEMPÊTE


Décidément, Nicolas Sarkozy est plus à l’aise dans le costume du commis voyageur planétaire que dans le bleu de chauffe du négociateur social. On le signalait mardi matin à Bagdad alors que l’actualité l’aurait plutôt appelé à Pointe-à-Pitre. Ce contre-pied s’explique aisément. Car, paradoxalement, le risque est bien moindre dans la capitale irakienne, au milieu de l’armée américaine au « grand complet », que dans le chef-lieu de la Guadeloupe, où gronde la colère populaire. Surtout à une époque où les préfets ne sont plus très sûrs. Des Antilles, nous parviennent ces jours-ci des images insolites. C’est tout un peuple qui exprime son ras-le-bol en allant jusqu’à braver l’un des interdits les plus sacrés de notre système : la propriété. À commencer par celle des grandes surfaces sur leur camelote. Dans une joyeuse pagaille, des femmes qui n’ont pas les apparences de dangereuses révolutionnaires poussent des caddies pleins hors des magasins, bousculant au passage des vigiles débordés et des caissières contrites. Oh, certes, ce ne sont pas les émeutes de la faim de l’été dernier à Haïti ou en Égypte. Nous ne sommes pas ici dans la survie, mais dans une immense lassitude où se mêlent sentiments d’injustice et incrédulité. « Ce qui est pris est pris », semblaient dire ces femmes, « et c’est déjà ça qu’Yves Jégo ne nous reprendra pas ». D’autant plus que le secrétaire d’État à l’Outre-Mer venait, inexplicablement, de quitter l’île pour aller consulter le Premier ministre à Paris, comme si le téléphone et Internet n’existaient pas. Quelques heures auparavant, le sous-ministre avait quitté la table des négociations après avoir refusé au LKP, le Collectif contre l’exploitation, l’augmentation de deux cents euros que celui-ci demande pour les bas salaires. Que nous réserve la suite ? Yves Jégo, dont nul n’avait jamais autant scruté les faits et gestes, va-t-il revenir aux Antilles avec mission de lâcher du leste ? Ou bien, qui sait, avec des velléités de reprise en main ?

Quant à Nicolas Sarkozy, il avait déjà donné, jeudi dernier, des signes d’embarras, sinon d’indifférence, en ne disant pas un mot de la grève générale en Guadeloupe au cours de son interminable prestation télévisée. La question, il est vrai, ne lui avait pas été posée par nos audacieuse consœur et hardis confrères. À moins que les experts en communication qui entourent le Président ne lui aient suggéré de ne pas trop attirer les regards vers l’hiver chaud des tropiques. Il ne faudrait pas que l’agitation guadeloupéenne prenne valeur d’exemple. Dans nos contrées, au moins, il fait froid. Les frimas ont toujours été les auxiliaires précieux des pouvoirs. Mais les avis de tempête qui se succèdent de ce côté-ci de l’Atlantique ne nous interdisent pas complètement de filer la métaphore météorologique. On ne se sert pas encore soi-même dans les supermarchés, mais les sentiments d’injustice et d’incrédulité sont les mêmes qu’outre-mer. Et plus de deux millions de manifestants ont défilé dans nos villes, le 29 janvier, malgré la bise. Il est vrai que la France a deux handicaps dans la crise. Son gouvernement ne veut rien céder d’un irascible credo néolibéral : les milliards vont toujours aux banques ou aux entreprises, jamais à la consommation. Et le même gouvernement est saisi d’une frénésie de privatisations, de l’hôpital jusqu’à l’université. En cela, il va à contre-courant de la crise. Les fameuses « réformes » dont Nicolas Sarkozy se glorifie, et qu’il conviendrait, quoi qu’il en soit, de poursuivre, contredisent tout son discours sur la crise. La ligne de force de sa politique demeure plus que jamais le transfert du public vers le privé. Les vagues promesses d’un autre partage entre l’actionnaire et le salarié ne sont, face à cela, d’aucun poids.

D’où la totale incrédulité de nos concitoyens, et la chute subséquente de Sarkozy dans les sondages au lendemain même d’un exercice tout entier destiné à le faire remonter. D’un point de vue presque anecdotique, il est d’ailleurs remarquable que les seules sommes que le président de la République envisage d’affecter au financement de mesures sociales ne relèvent même pas du budget de l’État, mais proviennent des intérêts (1,4 milliard d’euros) perçus sur les prêts consentis aux banques. Toute une logique ! Mais l’incrédulité est d’autant plus grande que ces fameuses mesures sociales restent très floues, renvoyées qu’elles sont à un rendez-vous avec les « partenaires sociaux » fixé au 18 février. Cela dit, dans le genre dilatoire, les centrales syndicales ne sont pas mal non plus. En ne prévoyant pas de journée nationale d’action avant le 19 mars, elles ne mettent guère la pression sur le gouvernement. D’autres la mettent, la pression. On pense notamment aux chercheurs et aux universitaires, dont la détermination est exemplaire. Valérie Pécresse en a même trébuché lundi. À la veille de la manifestation des chercheurs et des universitaires, la ministre de l’Enseignement supérieur a annoncé la nomination d’un médiateur, avant de laisser entendre que sa réforme pourrait être reportée d’un an, puis de se raviser.

Enfin, dernier épisode de la « relance » gouvernementale, l’annonce lundi d’une aide de six milliards d’euros allouée à nos deux firmes automobiles. On est ici toujours dans la logique néolibérale : ne pas améliorer le pouvoir d’achat des salariés, mais leur promettre un profit par ricochet. Sauf qu’en l’occurrence le « ricochet » paraît bien hypocrite. Les milliards tomberaient dans l’escarcelle de Renault et de PSA en échange d’un engagement à ne pas licencier et à ne pas délocaliser. Alors que des plans de licenciements sont déjà dans les tuyaux… Décidément, on est plus tranquille à Bagdad.

par Denis Sieffert

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